A Brest, une ferme bio grignotée par un écoquartier

Reportage
A Brest, une ferme bio grignotée par un écoquartier
Par Philippe Brochen, envoyé spécial à Brest — 20 juillet 2017 à 18:46
Valérie Lazennec et Philippe Nicol, les deux exploitants de la ferme, le 20 mars. Photo Vincent Gouriou
Tout près du centre-ville, l’exploitation Traon Bihan pratique une agriculture parée de toutes les vertus, tout en étant économiquement viable. Problème : la ville a besoin d’une partie de ses terres pour y construire des logements…

A Brest, une ferme bio grignotée par un écoquartier

Tout près du centre-ville, l’exploitation Traon Bihan pratique une agriculture parée de toutes les vertus, tout en étant économiquement viable. Problème : la ville a besoin d’une partie de ses terres pour y construire des logements…

Curieuse situation. Philippe Nicol et Valérie Lazennec, couple d’agriculteurs, exploitent à Brest ce qu’on peut qualifier de ferme modèle : une production en bio, diffusée en circuit court, avec un équilibre économique sain. Autre rareté, la ferme de Traon Bihan (« la petite vallée » en breton) est sur le territoire de Brest, dans le quartier de Saint-Pierre, à 5 kilomètres du centre de la sous-préfecture finistérienne. Autrement dit, en ville. Mais à cause de cette géographie justement, la ferme va voir une partie de son terrain grignotée par… un écoquartier. La ZAC (zone d’aménagement concerté) Fontaine Margot va, en 2021, priver l’exploitation d’une « vingtaine d’hectares », selon Philippe Nicol. « Seize », selon Thierry Fayret, conseiller municipal brestois et vice-président de la métropole chargé de l’urbanisme.

Quelle que soit la superficie urbanisée à l’arrivée, l’élu reconnaît que l’affaire n’est pas évidente : « Nous avons parfaitement conscience du paradoxe que peut constituer le fait de priver une ferme urbaine de terres pour y installer un écoquartier. » Mais pour lui, ce cas de figure n’est pas non plus extraordinaire : « C’est ce qui arrive tout le temps dans les politiques publiques : il y a un conflit d’usage entre des enjeux environnementaux liés à l’urbanisation et les intérêts de particuliers. »
« Equilibre subtil »

A cela près que là, les « particuliers » sont, de fait, partie prenante de l’engagement environnemental de leurs élus. « Il y a une dizaine d’années,raconte Valérie Lazennec, l’épouse de Philippe Nicol, la ville avait engagé une grosse réflexion sur l’introduction de produits bio dans les menus des cantines. Actuellement, la collectivité de Brest est à 30 % de bio dans la restauration en maternelle et primaire. Nous nous inscrivons parfaitement dans cette dynamique. »

En plus de fournir aux écoles leurs desserts, la ferme de Traon Bihan, avec ses poules, ses lapins ou ses chèvres accueille un millier d’écoliers chaque année pour des animations pédagogiques. « Nous voulons montrer et partager notre métier, de la visite de l’exploitation et des champs jusqu’à la traite », défend Valérie Lazennec. Pour parfaire ce tableau idyllique de l’agriculture urbaine et des circuits courts, vantés par l’époque, l’exploitation vend en direct la moitié de ses produits laitiers transformés. Pourquoi alors, venir perturber cet équilibre subtil entre ville et agriculture ?

Thierry Fayret explique que la métropole brestoise ne prend pas les terres de Traon Bihan de gaieté de cœur. « Pour ne pas perdre de population, nous avons la nécessité de créer de la surface supplémentaire d’habitation. Car depuis quarante ans, cela ne s’est pas fait sur Brest, affirme-t-il. Entre 2000 et 2010, nous avons pris conscience que l’on était en train de perdre des habitants faute d’offre de logements qui correspondent aux besoins actuels, avec le desserrement des ménages ou le vieillissement de la population. »

L’élu précise qu’en quarante ans, 2 000 habitations ont été créées dans le pays de Brest. « Les gens sont sortis de la ville pour aller vivre à 10 ou 20 kilomètres, avec les problèmes de transport que cela entraîne. Bouchons comme pollution. Il faut tenter d’y remédier. » D’où la ZAC. Thierry Fayret détaille les parcelles figurant dans l’opération de la Fontaine Margot. Les 60 hectares accueilleront 3 000 à 4 000 habitants dans 1 200 à 1 500 maisons et petits immeubles. Et, insiste-t-il au sujet du couple d’agriculteurs, « ni eux ni nous ne découvrons la situation ».

L’agriculteur le reconnaît. « Ce projet d’urbanisation date de plus de quarante ans, et celui d’un écoquartier d’une bonne dizaine d’années. Quand mes parents se sont installés, il leur avait été dit qu’il y avait un fort risque qu’ils ne puissent pas finir leur carrière ici. » Ce qui n’était alors qu’une évocation s’est mué au fil des années en possibilité, avant de devenir, bientôt, réalité.
« Autonomie complète »

Philippe Nicol entend les arguments des élus. Cela ne l’empêche pas de se gratter la tête. « Pour pouvoir poursuivre notre activité dans des conditions correctes, il faut que l’on puisse garder entre 50 et 55 hectares de champs pour faire paître les vaches, avance l’éleveur. En dessous, ça sera très compliqué. Cela mettra très clairement à mal notre modèle d’autonomie, qui est le maître mot du bio. Nous ne voulons pas devoir acheter de la nourriture pour nos bêtes. La tonne de foin bio coûte 400 euros ; celle de concentré bio de soja, de féverole et de blé entre 700 et 1 000 euros. Ce n’est financièrement pas envisageable. »

En réponse, la métropole brestoise se fait fort de proposer des hectares de remplacement à la ferme de Traon Bihan. Problème : ces derniers ne sont pas bio, et la conversion des terres dure jusqu’à trois ans. Au total, ce sont cinq années qui sont nécessaires pour obtenir la certification. Autre souci pour Valérie Lazennec et Philippe Nicol : les parcelles de substitution proposées par la métropole sont situées loin de l’exploitation. Le vice-président chargé de l’urbanisme se veut pourtant rassurant. « Nous avons toujours soutenu le développement de cette ferme, ses vertus de circuit court, son orientation bio, son travail avec les écoles. » Thierry Fayret l’assure : « Traon Bihan n’est pas en danger. L’exploitation ne va pas disparaître. On va s’en donner les moyens. »

L’enjeu est de taille. Car cette exploitation est aux antipodes de l’agriculture intensive et endettée dont on lit partout la chronique. De la verdure en veux-tu en voilà. Si l’on excepte les bruits de la circulation routière sur la rocade, portés par les vents, impossible de se rendre compte que nous sommes dans une zone urbaine. Les alentours sont brodés de champs, de talus, d’arbres…

A la retraite de ses parents, en 1997, Philippe Nicol, 46 ans aujourd’hui, a repris l’exploitation et l’a convertie en agriculture biologique. Aujourd’hui, son cheptel compte, selon les périodes de l’année, entre 40 et 45 vaches laitières, qui, en guise de repas quotidien, broutent les 67 hectares de prairies sis à 800 mètres maximum autour de la ferme, dont 28 jouxtent la maison. Valérie Lazennec et Philippe Nicol sont propriétaires de leurs bâtiments et de 7 hectares de champs. Ils louent les autres terres qu’ils exploitent. « Les bêtes sortent tous les jours, sauf quand il neige, c’est-à-dire tous les vingt-cinq ans ici, plaisante l’éleveur. En cultivant parallèlement 2 hectares de céréales et 2 hectares de betteraves, nous n’avons jamais acheté de nourriture pour nos vaches. Nous sommes en autonomie complète. » Certification bio assurée. Et fierté assumée.
« Tout sauf du fromage »

Sur le versant économique, la ferme de Traon Bihan vend chaque année à une coopérative 170 000 litres de lait bio, à un prix à faire saliver les producteurs « conventionnels » : 450 euros la tonne, contre 280 à 310 euros d’ordinaire. En 2010, Valérie Lazennec, animatrice socio-culturelle de profession, a décidé de rejoindre son mari sur l’exploitation. Après une formation et 200 000 euros d’investissements - camion frigorifique pour les livraisons inclus -, la dynamique et bavarde Brestoise a créé in situ un atelier de transformation du lait issu de l’exploitation en yaourts, fromage blanc, riz au lait… « Tout sauf du fromage et du beurre », précise la désormais agricultrice de 47 ans. 35 000 litres de matière première sont ainsi transformés chaque année en produits laitiers.

« En raison des vacances scolaires, on ne peut livrer nos produits que pendant 36 semaines par an aux écoles, explique-t-elle. Donc, pendant les coupures, on a dû s’adapter. Mais on ne veut pas vendre en grande surface. C’est un choix éthique. » Pour le moment, la vie de la ferme de Traon Bihan continue comme avant. Pour longtemps ?

http://www.liberation.fr/futurs/2017/07/20/a-brest-une-ferme-bio-grignotee-par-un-ecoquartier_1585166
Philippe Brochen envoyé spécial à Brest